16 Août 2019
Couper une tête pour apaiser une crise : un classique.
En France tout récemment l’ancien préfet de police de Paris, Michel Delpuech a été sèchement renvoyé par le Président de la République, Emmanuel Macron. Les raisons : il n’a pas pu mâter les manifestations des gilets jaunes ayant entrainé des violences sur les Champs Elysées, et l’affaire Benalla. La nouvelle a été récupérée par les politiciens et relayée par les médias, et encore une fois le mot « fusible » refait surface.
A Madagascar cette semaine, l’ancien Directeur Général de la JIRAMA a été démis de ses fonctions ; fonctions qu’il a exercées depuis 2017. La raison : les impacts du délestage en électricité et les coupures d’eau à Antananarivo et en provinces. Il fallait des explications et des têtes. Ce fut celle du Directeur Général, Olivier Jaomiary, comme celles de ses prédécesseurs. Encore une fois les médias et les réseaux sociaux parlaient de « fusible » qui a sauté.
Que cela veut dire ?
En effet, le fusible a pour fonction de protéger un circuit contre les courts-circuits, contre les intensités trop élevées. Avec cette métaphore électrique, le fusible est devenu en politique, tout homme ou femme qui se fait renvoyer pour détourner l’attention, pour faire tomber la pression, pour protéger des supérieurs ou un système. Ce sont toujours les grands commis de l’Etat (premier ministre, ministres, directeurs généraux et secrétaires généraux des ministères, chefs de région, préfets, chefs de district, directeurs régionaux…) qui paient les frais et constituent des fusibles parfaits aux yeux de l’Etat.
Le fusible est une figure très classique dans la vie politique malagasy. Sous la quatrième République, la Constitution fait du Premier ministre un fusible idéal. « Le chef du Gouvernement met en œuvre la politique générale de l’Etat » (article 63). Il en assume donc l’impopularité une fois qu’il a mené des réformes, qu’il s’est usé du pouvoir, qu’il a mécontenté la population… Là, le président de la République arrive en conciliateur et limoge le malheureux à la satisfaction générale. C’est pourquoi par exemple, durant le règne de l’ancien président de la République, Hery Rajaonarimampianina (2014-2018), on a enregistré quatre Premiers Ministres dont trois on été considérés comme des fusibles (Roger Kolo, Jean Ravelinarivo, Olivier Mahafaly Solonandrasana). Comme disait l’ancien Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, la fonction de Premier ministre est une fonction de fusible. « Parce que je suis fusible, je protège le président » explique-t-il dans un entretien dans Le Parisien. Pour lui, « c’est normal qu’un Premier ministre soit en première ligne. C’est sa mission (…). Par définition, il doit être au charbon ».
En général, qui sont les fusibles les plus souvent utilisés par l’Etat à Madagascar ? Parmi les grands commis de l’Etat, il y a ceux qui sont au bas de l’échelle tels que les commandants des CIRGN, directeurs régionaux, chefs de district, préfets, chefs de région. Ensuite à l’échelle intermédiaire on trouve les directeurs généraux et les secrétaires généraux des ministères. Au sommet de l’échelle se trouvent les ministres et le Premier ministre.
Généralement, un Grand commis de l’Etat – terme quelque peu archaïque – ou Grand corps de l’Etat, signifie un Haut fonctionnaire de l’Etat ; une personne qui occupe un poste important dans l’administration, la vie politique du pays. Cette catégorie de fonctionnaires est nommée par un décret pris en Conseil des ministres. Il n’existe pas de définition juridique précise de la notion de grand corps de l’Etat. Il s’agit avant tout d’une notion sociologique et coutumière, fondée sur plusieurs observations. Un grand corps de l’Etat peut se définir comme un corps de fonctionnaires de l’Etat doté d’une très forte unité et d’un grand prestige car ses membres occupent des postes hiérarchiquement élevés dans l’administration (ex. : inspecteur général de l’Etat, administrateur civil, magistrat, inspecteurs des impôts, des douanes, du trésor, etc.). En un mot on peut dire que ce sont les garants du régime ; ils sont nommés à des postes stratégiques pour servir l’Etat !
Leur dévouement à l’Etat est dicté sous forme de déontologie auquel ils doivent se soumettre, faute de quoi, ils seront sanctionnés ou limogés purement et simplement.
A vrai dire, les hauts fonctionnaires de l’Etat sont à la merci des dirigeants politiques. Ils sont sommés pour exécuter un ordre, assumer une mission, impopulaire soit-elle. Face à un problème social ou une crise socio-politique, ayant un impact direct à la vie de la population, l’Etat doit assumer sa responsabilité, trouver une solution idoine. Pour ce faire, il doit expérimenter plusieurs cas de figure et « sacrifier » quelques responsables. C’est le cas de la JIRAMA où durant des années, les différents régimes successifs n’ont pu trouver la bonne recette et, à force des choses, couper des têtes en tant que boucs émissaires ou tout simplement des fusibles.
C’est encore le cas des Administrateurs Civils qui occupent les postes de chefs de district, de préfets ou de chefs de région. Ces techniciens de haut niveau en administration sont les piliers de l’Administration publique et ont vocation d’occuper des postes tendant au développement du pays, vu leur compétence. Mais souvent, la politisation de l’Administration les pousse, malgré eux, à jouer les jeux politiques tout en préservant la neutralité de l’Administration. Etant donné qu’ils sont nommés par l’Etat, ils sont responsables devant l’Etat et que leurs chefs hiérarchiques leur confient des missions purement politiques, alors qu’ils tiennent à leur poste, ils n’ont pas le choix : soit collaborer avec le parti au pouvoir, soit partir ! Conséquence, ce sont ces hauts fonctionnaires qui deviendront soit les fusibles du régime, en cas d’échec de la mission, soit les fusibles du régime qui va s’en suivre. En somme, ils deviennent des instruments des politiciens au grand dam de ces hauts fonctionnaires.
Alors comment se protéger du fusible ?
En combinant au moins deux des pistes suivantes. Un, transformez la responsabilité verticale en responsabilité en réseau, en impliquant des homologues de votre ministère. Le coup de « fusible » est possible si les autres N+1 et N+2 sont tenus à l’écart de la verticale de la responsabilité. Deux, redéfinissez par écrit le cadre de vos responsabilités et des risques. Moins le cadre est flou, plus il sera difficile de faire de vous un « fusible ». Trois, votre chef hiérarchique aime être associé à vos réussites, mais se désolidarise au moindre risque ? Communiquez sur son rôle dans le projet à risque, sa vision, sa hauteur de vue, … et positionnez-le comme votre leader, instigateur, etc. Un dernier point : clamez que votre chef hiérarchique sait assumer ses responsabilités.
SAID Ahamad Jaffar
Administrateur civil en chef
Expert en diplomatie et relations internationales